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C’est notre troisième rendez-vous.

Un soir, un appel incongru avait conduit au premier. Assise sur le fauteuil d’osier, sa voix avait simplement dit j’ai appris que tu étais de retour dans la région, cela me plairait de te voir. Je connaissais son visage, ses mains, sa silhouette et son prénom. Je connaissais sa compagne, visiblement ex-compagne. Mais lui. Lui, c’était autre chose.

Plus cueillie que ravie, j’avais dit oui. Prétexter un vernissage pour éviter le tête à tête. J’ai eu l’étrange impression qu’il avait grandi. Ses cheveux, eux, avaient raccourcis.

Son phrasé était ancré, ses mouvements fluides, sa couleur bleu marine marine. Ses mots tournaient autour de moi, il était esprit, humour et peut-être plus.

Notre deuxième entrevue nous avait cloué le bec. Dans une salle obscure, Atom Egoyan avait plongé les deux spectateurs que nous formions dans un silence malaisé. Nous avions préféré rentrer, chacun de notre côté.

Ce soir, l’épreuve du premier dîner. Le choix du lieu, les hésitations du menu, le risque du silence et le dialogue à alimenter. L’élégant tenait ses promesses déroulant des conversations sans les imposer. Je songeais à me laisser chavirer en espérant qu’il ait les gestes lents. Le Viré-Clessé m’aidait à m’impatienter. Les premiers plats arrivèrent. Peu à peu ses mots si virevoltants s’engluèrent. Tu ne crois quand même pas que je vais avaler cela. Cela fait des semaines que tu me sors la même salade. Non, Jeanne, concentre-toi un peu, regarde-le : sa peau, sa peau, sa peau. Regarde, Jeanne, écoute-le te parler brillamment de la syntaxe cinématographique de Sokurov. La prochaine fois, je te la fais manger ton excuse. C’est pas croyable ! La syntaxe Jeanne, la syntaxe. Quoi ? Tu crois que je vais gober un truc pareil mais regarde-toi ma pauvre Jeanne, ça fait longtemps que tu ne fais plus saliver personne. Plus politisé qu’un Paradjanov ? Oui, oui, certes mais au point de vue de la construction scénaristique, une sorte de filiation. Pour qui te prends-tu ? Tu n’es et ne seras jamais rien d’autre qu’une secrétaire. Intérimaire en plus. Et on sait à quoi ça sert les secrétaires intérimaires. Tu gagnerais davantage pour le même boulot dans la rue. Tu es encore chez moi ici. Sers-moi. Tu vois bien que mon assiette est vide. Mais qui m’a donné une fille pareille ? Combien de temps vas-tu encore vivre à mes crochets ? Si ta mère te voyait ! Assieds-toi quand je te parle. Assieds-toi je te dis. Jeanne ! Jeanne ? Jeanne ? Assieds-toi, tout va bien ? Jeanne ? Oui, oui. Excuse-moi. Non, je ne vais pas m’asseoir. Je vais même me permettre de m’en aller. Profite surtout bien de ton repas. Cela m’est égal que tu ne comprennes pas. Je vais simplement te demander de ne plus m’appeler. C’était une erreur. Merci. Au revoir.

J’aurais jamais cru que l’élégant serait le genre du père, à parler la bouche pleine.

 

Photographie © Anne Hérion

Texte écrit lors d’un atelier d’écriture de Isabelle Baldacchino « Les vendredis vagabonds ».